Rabelais (1494-1553)
L'enrichissement du vocabulaire


Rabelais participe pleinement au mouvement humaniste d'enrichissement du français. Il se sert selon les besoins des termes dialectaux, de tous les vocabulaires spécialisés et des différents registres de la langue.
Son style donne l'impression de la parole vivante, son ton change perpétuellement selon l'objet du récit.
En 1534 il publie 'Gargantua'. Dans le récit de la guerre Picrocholine, Frère Jean des Entommeures se bat contre des ennemis venus piller la vigne de son abbaye. C'est un récit littéraire, qui témoigne avec justesse des différents parlers de son temps : la langue populaire, dialectes, langue savante et médicale.

Récit interprété par Michel Elias.

'En l'abbaye estoit pour lors un moyne claustrier(1) nommé Frère Jean des Entommeures, jeune, guallant(2), frisque(3), de hayt(4), bien à dextre, hardy, adventureux, délibéré, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien advantaigé en nez, beau despescheur d'heures, beau desbrideur de messes, beau descroteurs de vigiles, pour tout dire sommairement vray moyne si oncques en feut(5) depuys que le monde moynant moyna de moynerie; au reste clerc jusques ès dents en matière de bréviaire.

Il chocqua doncques si roidement sus eulx, sans dyre guare, qu'il les renversoyt comme porcs, frapant à tors et à travers, à vieille escrime(6). Es uns escarbouilloyt la cervelle, ès aultres rompoyt bras et jambes, ès aultres deslochoyt les spondyles du coul(7), ès aultres demoulloyt les reins(8), avalloyt le nez(9), poschoyt les yeux, fendoyt les mandibules(10), enfonçoyt les dents en la gueule, descroulloyt les omoplates, sphaceloyt les grèves(11), desgondoit les ischies(12), débezilloit les fauciles(13).

Si quelqu'un se vouloyt cascher entre les sèpes plus espès, à icelluy freussoit toute l'areste du douz et l'esrenoit(14) comme un chien.

Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant, à icelluy faisoyt voler la teste en pièces par la commissure lambdoïde(15).

Si quelqu'un gravoyt(16) en un arbre, pensant y estre en seureté, icelluy de son baston empaloyt par le fondement.
Si quelqu'un de sa vielle congnoissance lui crioyt :
"Ha, Frère Jean, mon amy, Frère Jean, je me rend ! - Il t'est (disoyt-il) bien force : mais ensemble tu rendras l'âme à tous les diables." Et soubdain luy donnoit dronos(17).
Et si personne tant feust esprins de témérité qu'il luy voulust résister en face, là monstroit-il la force de ses muscles, car il leurs transperçoyt la poictrine par le mediastine(18) et par le cueur.
A d'aultres donnat suz la faulte des coustes, leur subvertissoyt l'estomach(19), et mouroient soubdainement. Es aultres tant fièrement frappoyt par le nombril qu'il leurs faisoyt sortir les tripes. Es aultres parmi les couillons persoyt le boiau cullier.
Croiez que c'estoyt le plus horrible spectacle qu'on veit oncques.'


(1) un moyne claustrier :un moine cloîtré
(2) guallant :hardi
(3) frisque :pimpant
(4) de hayt :décidé
(5) si oncques en feut :s'il y en eut jamais
(6) frappant à tors et à travers, à vielle escrime :au lieu de frapper selon les règles de l'escrime enseignées par les maîtres venus d'Italie
(7) deslochoyt les spondyles du coul :démettait les vertèbres du cou
(8) demoulloyt les reins :disloquait les reins
(9) avalloyt le nez :enfonçait le nez
(10) les mandibules :les mâchoires
(11) sphaceloyt les grèves :meurtrissait les jambes
(12) desgondoit les ischies :déboitait les os de la hanche
(13) débezilloit les fauciles :méttait en pièces les os des membres
débeziller :terme du Berry

focile (ou faucile) :tantôt le radius et le cubitus, tantôt le tibia et le péroné
(14) l'esrenoit :lui brisait les reins
(15) la commissure lambdoïde :structure du crâne en forme de lattre 'lambda'
(16) gravoyt :grimpait
(17) lui donnoit dronos :lui donnait des coups (terme languedocien)
(18) le mediastine :cloison qui sépare en deux la poitrine
(19) leurs subvertissoyt l'estomach :leur retournait l'estomac

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